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Le Canada possède les atouts. La Norvège montre comment les utiliser
Ce qui s’est passé
Morten Brandtzæg, chef de la direction du fabricant norvégien de munitions Nammo, a averti que l’Europe ne pouvait pas se dissocier rapidement de l’industrie américaine de la défense sans affaiblir la capacité opérationnelle de l’OTAN. Les chaînes d’approvisionnement européennes et américaines de la défense sont profondément intégrées. Nammo fabrique notamment des moteurs de fusée utilisés dans les missiles AMRAAM de fabrication américaine. L’entreprise augmente également sa production aux États Unis afin de répondre à la demande croissante de missiles et de munitions. Cet avertissement survient alors que les gouvernements européens cherchent à accroître leur autonomie stratégique en raison des tensions avec Washington et des retards dans la livraison de certains systèmes d’armes américains. La position norvégienne présente une interprétation plus pragmatique de l’autonomie : renforcer les capacités nationales et européennes tout en préservant les relations industrielles dont dépend actuellement la préparation militaire. Parallèlement, la première ministre italienne Giorgia Meloni s’est rendue à Oslo dans le cadre de la première visite officielle d’un dirigeant italien en Norvège depuis près de quinze ans. Les discussions ont porté sur l’énergie, la défense, les minéraux critiques, la sécurité dans l’Arctique et les investissements bilatéraux. Les dirigeants de l’entreprise italienne de défense Leonardo et du constructeur naval Fincantieri ont participé à la visite. La Norvège possède également ce qui est présenté comme le plus important gisement connu de terres rares en Europe, situé dans le complexe de Fen. Une estimation publiée en 2026 évalue cette ressource à environ 15,9 millions de tonnes d’oxydes de terres rares. Elle comprend des matériaux utilisés dans les aimants permanents nécessaires aux véhicules électriques, aux éoliennes et aux systèmes de défense avancés.
Pourquoi c’est important pour le Canada
Le débat sur la souveraineté est souvent présenté comme un choix entre la dépendance et l’indépendance. La Norvège démontre l’existence d’un troisième modèle : une interdépendance gérée. L’autonomie stratégique ne peut pas être créée uniquement par des déclarations politiques. L’Europe peut souhaiter réduire sa dépendance envers les États Unis, mais ses plateformes militaires, ses composants, ses systèmes de production et ses chaînes d’approvisionnement demeurent étroitement liés à l’industrie américaine. Rompre ces relations avant que des capacités de remplacement soient disponibles pourrait réduire la sécurité plutôt que la renforcer. La Norvège développe ses capacités nationales et européennes tout en demeurant profondément liée aux États Unis et à l’OTAN. La Norvège reconnaît également que les ressources stratégiques ne produisent une influence durable que lorsqu’elles peuvent être transformées, transportées et livrées de façon sécuritaire. Un gisement de minéraux critiques sans capacité de transformation offre un levier limité. Un fabricant de défense dont la propriété intellectuelle et les fournisseurs ne sont pas protégés demeure vulnérable. Un système énergétique exposé à des perturbations numériques ou physiques ne peut pas assurer une sécurité stratégique fiable. Le Canada possède plusieurs des mêmes avantages fondamentaux que la Norvège : l’énergie, les minéraux critiques, la géographie arctique, la crédibilité démocratique, les relations de défense, l’expertise en cybersécurité et l’accès aux grands marchés alliés. La différence réside dans la coordination. Le Canada gère souvent la défense, la cybersécurité, l’énergie, l’exploitation minière, la sécurité dans l’Arctique et le développement industriel comme des domaines politiques distincts. La Norvège les considère de plus en plus comme les différentes composantes d’une même position stratégique nationale. Cette distinction est importante, car les ressources physiques sont désormais indissociables des systèmes numériques qui permettent de les repérer, de les extraire, de les transformer, de les transporter et de les protéger. Un projet de minéraux critiques dépend de technologies opérationnelles, de systèmes de contrôle industriel, de plateformes logistiques, de données géologiques exclusives et de communications sécurisées. La fabrication de défense dépend de la protection de la propriété intellectuelle, de fournisseurs fiables et de systèmes de production résilients. Les infrastructures arctiques dépendent de satellites, de capteurs, de réseaux de communication ainsi que de contrôles fiables de l’identité et des accès. Un incident de cybersécurité touchant l’un de ces systèmes pourrait interrompre la production, compromettre des technologies sensibles ou réduire la confiance envers le Canada en tant que fournisseur fiable. La possibilité qui s’offre au Canada dépasse donc l’extraction de ressources supplémentaires ou l’augmentation des dépenses militaires. Elle consiste à relier les ressources, la capacité industrielle, la cybersécurité et la demande des alliés autour d’une stratégie nationale claire. Le Canada ne manque pas d’atouts stratégiques. Il ne les a pas encore réunis et protégés pour en faire une source d’influence cohérente.
Ce que CCN observe
Ces développements ne constituent pas des histoires distinctes. La Norvège relie la sécurité énergétique, la production de défense, les minéraux critiques, sa position dans l’Arctique, les investissements industriels et ses alliances de confiance pour former une seule position stratégique. Elle ne cherche pas à tout produire sur son territoire ni à se séparer de ses alliés. Elle détermine plutôt les capacités que ses partenaires peuvent difficilement remplacer et construit son influence autour de celles ci. Les relations énergétiques renforcent la confiance politique. La production de défense crée une importance opérationnelle. Les minéraux critiques apportent un levier industriel pour l’avenir. La géographie arctique confère une importance durable sur le plan de la sécurité. La cybersécurité traverse l’ensemble de ce modèle. La production de défense, les réseaux énergétiques, le traitement des minéraux, les ports, les communications et les opérations dans l’Arctique dépendent tous de technologies numériques et opérationnelles interconnectées. Ces systèmes doivent être protégés contre les perturbations, l’espionnage, le vol de propriété intellectuelle et les interventions visant les activités industrielles. À mesure que la Norvège gagne en importance dans les chaînes d’approvisionnement alliées, les systèmes soutenant ses capacités deviennent des cibles de plus grande valeur. L’avantage émergent de la Norvège ne réside donc pas dans son indépendance par rapport aux États Unis ou à l’Europe. Il réside dans le fait qu’il devient de plus en plus difficile pour l’un ou l’autre d’assurer sa sécurité sans les capacités norvégiennes.
Ce que les dirigeants devraient envisager
Les entreprises doivent s’attendre à ce que les gouvernements évaluent de plus en plus l’énergie, les minéraux, la fabrication, la technologie et les infrastructures sous l’angle de la sécurité nationale et de la cybersécurité. La valeur d’un projet ne sera plus déterminée uniquement par son coût, la demande et le rendement attendu. Les gouvernements et les grands clients chercheront également à savoir s’il renforce la sécurité des approvisionnements, protège les renseignements sensibles, réduit l’exposition aux risques géopolitiques et peut poursuivre ses activités pendant une cyberattaque ou une perturbation physique. Les organisations canadiennes devraient déterminer la place qu’occupent leurs capacités dans les chaînes d’approvisionnement alliées. Elles devraient également évaluer ce qui se produirait si leurs systèmes numériques, leurs technologies opérationnelles ou leurs fournisseurs essentiels étaient compromis. La cybersécurité doit être considérée comme une composante de la fiabilité industrielle et non simplement comme une responsabilité des technologies de l’information. Une entreprise ne peut pas se présenter de façon crédible comme un partenaire de confiance dans les secteurs de la défense, de l’énergie ou des minéraux critiques si elle ne peut pas démontrer que ses activités, sa propriété intellectuelle et ses relations avec ses fournisseurs sont protégées.
À surveiller
Il faudra surveiller si l’Italie et la Norvège transforment leurs discussions en accords précis portant sur l’approvisionnement énergétique, la production de défense, la construction navale ou les minéraux critiques. Il faudra également suivre les engagements d’investissement et d’achat associés au gisement de terres rares de Fen, particulièrement les ententes qui prévoient la transformation et la fabrication en Europe plutôt que la simple exportation de matières non transformées. Il faudra vérifier si les nouvelles ententes comprennent des exigences concernant la cybersécurité, la protection des technologies, la fiabilité des fournisseurs et la résilience des infrastructures essentielles. Il faudra observer comment la Norvège concilie les demandes européennes en faveur d’une plus grande autonomie stratégique avec ses liens industriels et sécuritaires profonds avec les États Unis. Au Canada, il faudra voir si les gouvernements fédéral et provinciaux commencent à relier le développement des minéraux critiques et l’approvisionnement en matière de défense à la cybersécurité, à la transformation sécurisée, à la fabrication alliée et aux infrastructures arctiques. La question déterminante ne consiste pas simplement à savoir quels pays possèdent des actifs stratégiques. Il faut plutôt savoir quels pays peuvent organiser, protéger et fournir ces actifs sous forme de capacités fiables dont leurs alliés ont besoin.
Source : https://www.ft.com/content/f88b1f1b-d00b-4aae-8ad6-de1302755333